02 juillet 2006

Le courrier des lecteurs III, suite

Pourtant, en y regardant de plus près, cette démarche me semble questionnable. Tout d’abord, en étant cynique, on peut interroger ce besoin de « mea culpa » des européens, qui, il n’y a pas si longtemps, ont érigés d’infâmes musées des colonies, où le bourgeois béat admirait d’une curiosité amusée les œuvres de ses sujets colonisés. Dans cette perspective, le quai Branly ne peut être considéré que comme un moyen d’éponger cette mauvaise conscience. C’est une critique facile je l’avoue. On peut y apporter une réponse tout aussi facile : « mieux vaut tard que jamais ». Il me semble, toutefois, que l’ouverture de ce musée pose une question de fond : est-il légitime de faire entrer dans un « procès d’artification » (dixit le site du musée), je dirais personnellement dans un « processus de muséification », des œuvres qui n’étaient pas produites à l’origine pour entrer dans ce système ? Ne tombons-nous pas dans un nouvel ethnocentrisme en voulant conférer le statut d’œuvre d’art à des objets culturels qui n’ont pas été pensés comme tels ? Le fait de prendre des productions artistiques et de leur donner une valeur supérieure par leur élévation au rang d’œuvre d’art (avec les pratiques que cela implique : vernissage, musée, expo etc.) est un geste proprement « occidental », extrêmement daté de plus (depuis le 17ème siècle peut-être ?). Pourquoi le statut d’œuvre d’art, terme d’une évolution culturelle propre à l’occident, devrait « ennoblir » ces objets d’art premiers ? N’est-ce pas quelque part faire preuve d’une prétention énorme que de retirer ces objets de leur contexte de production, de leur milieu culturel, et de croire qu’en les exposant dans nos musées nous leur faisons honneur ? Attention, je ne prétends pas que ces objets n’aient aucune valeur artistique et que seul l’art européen ait le droit d’accéder au statut d’art majeur. Mais est-ce qu’en faire des objets de musée est-il la bonne solution ? Enfin, si nous voulions vraiment leur conférer le statut d’œuvre d’art, pourquoi les confiner à un musée qui leur est réservé ? Pourquoi ne pas les exposer aux côtés des grands maîtres italiens ou des peintres flamands ? Le Louvre, summum du « procès d’artification », ne devrait il pas justement accueillir ces œuvres d’art ? Inversement, les chefs d’œuvres de l’art occidental pourraient être entourés de tout un appareil critique visant à informer le public de leur rôle dans la société qui les a vus éclore. Ce n’est que très récemment que les artistes ont profités d’une certaine liberté financière et artistique. Longtemps, leur art entrait dans un processus d’autojustification de la société et de ses normes, à travers des œuvres de commande notamment. De même, on pourrait ouvrir un musée d’ethnographie dédié aux étranges pratiques des peuplades européennes et nord-américaines du 21ème siècle, pratiques, inconnues des trobriandais ou des papous, qui consistent à exposer des réalisations artisanales dans des lieux appelés « musées » et de leur consacrer un étrange culte, apparemment dénué d’aspect religieux.
En conclusion, malgré les louables intentions du musée du quai de Branly, il témoigne, selon moi, de notre incapacité crasse à nous départir d’une certaine forme d’ethnocentrisme

5 commentaires:

Julien a dit…

Je suis assez d'accord. Je pense que l'on peut tourner la chose dans tous les sens possibles, on y verra toujours une trace d'ethnocentrisme. Et ce dû à cette culpabilité que les occidentaux ressentent à l'égard des "primitifs", des anciennes colonies, depuis la décolonisation. Si on n'appréhende pas leur art de la même façon que le notre, c'est qu'on le méprise; si on l'appréhende de la même façon, c'est par pitié...
Je crois que la colonisation est encore trop récente pour que l'on ait un rapport "normal" à l'art dit "primitif".

Maye-Linn a dit…

Je ne suis jamais allée au Louvres, mais n'y trouve-t-on pas des objets égyptiens que l'on a retrouvé dans les tombeaux?
Ces objets-là (pas tous, c'est clair), n'ont pas été créés spécifiquement comme étant des oeuvres d'art... Enfin bon, je dis ca, mais je ne suis même pas sure de ce que j'avance... Si quelqu'un a plus d'info là dessus à ce sujet, qu'il n'hésite pas!

lµdivine a dit…

Si si. On trouve de tout au Louvres! De l'égyptien, de l'étrusque... J'ai pensé la même chose que toi Maye-Linn. Et je me suis dit aussi que nombre de tableaux de maîtres n'ont pas été créés dans le but de finir dans un musée. Certains étaient de simple portrait vu que la photographie n'était pas encore pratiquée. Ils avaient donc un but autre que celui d'être oeuvre d'art. Cependant, le discour exposé dans ces deux derniers posts ne me semble pas en contradiction avec nos pensées.

Olivier a dit…

Non pas du tout en contradiction en effet. C'est un problème complexe comme l'a noté Julien. Je ne suis pas sûr qu'il y ait véritablement de solution, même si j'ai une préférence pour le discours scientifique/ethnologique.
A mon sens, ce qui serait vraiment intéressant si l’on voulait mettre en avant le côté artistique de ces objets, ce serait de mettre une peinture de Giotto à côté d’une mosaïque étrusque, ou une sculpture zoulou à côté d’un Rodin… Certes le Louvre possède des objets archéologiques, mais, à ma connaissance, ils sont rassemblés dans une salle particulière.

lµdivine a dit…

Cela pourrait être interressant en effet de présenter les oeuvres de façon écléctique... mais d'un autre côté, imagines la difficulté que ce serait de comparer l'évolution du travail d'un artiste (ou artisan) ou encore la passage des années sur le style des poteries si tout était exposer de manière "anarchique". Par contre, cela pourrait être interessant dans le cadre d'une exposition temporaire. Une idée à creuser.